Quatorze signatures au bas du même document. C’est le fait le plus difficile à produire dans un pays que le CIVICUS Monitor classe « obstrué », et c’est ce qu’ont fait Amnesty International et treize organisations béninoises le 8 janvier 2026, trois jours avant les élections législatives et communales du 11 janvier, et trois mois avant la présidentielle du 12 avril.
Le document s’intitule « Cinq priorités en matière de protection et de promotion des droits humains » (référence Amnesty AFR 14/0603/2026). Il s’adressait aux candidats. Sept mois plus tard, les scrutins sont passés et l’appel n’a plus de destinataire électoral. Ce qui reste est plus durable : une liste vérifiée d’organisations disposées à signer publiquement ensemble, et un agenda commun formulé en demandes législatives précises.
Pour une association béninoise qui cherche des partenaires de plaidoyer, c’est la donnée la plus difficile à obtenir autrement — et elle est publique.
Qui a signé : la coalition en un tableau
Les quatorze signataires ne forment pas un bloc homogène. Leur répartition par domaine d’intervention indique où chacun peut être utile :
| Domaine | Organisations signataires |
| Médias & numérique | Association des Blogueurs du Bénin ; Union nationale des médias en ligne (UNAMEL) ; Internet Society (ISOC) – Bénin |
| Droit & accès à la justice | Association des Jeunes Juristes du Bénin ; Association des Jeunes Juristes Diplomates et Politistes du Bénin (AJJuDIP Bénin) ; Centre de formation en mécanisme de protection des droits humains |
| Défense des droits humains | Amnesty International ; Coalition des défenseurs des droits humains (CDDH) Bénin ; Human Rights Priority |
| Citoyenneté & redevabilité | Social Watch Bénin (SWB) ; Voix et actions citoyennes ; Union des Scolaires et Étudiants du Bénin |
| Paix & réseau régional | WANEP – Bénin |
| Institution nationale | Commission béninoise des droits de l’Homme (CBDH) |
Trois observations sur cette composition.
D’abord, le volet numérique est représenté par trois organisations distinctes — blogueurs, médias en ligne, Internet Society. Ce n’est pas un détail de forme : les poursuites documentées contre des journalistes et des activistes au Bénin s’appuient majoritairement sur l’article 550 du Code du numérique. La coalition a mis ses compétences là où le risque se concentre.
Ensuite, trois structures juridiques figurent parmi les signataires. Pour une association qui doit boucler sa mise en conformité avec la loi n° 2025-19, c’est un vivier d’expertise identifiable nominativement.
Enfin — et c’est l’élément le plus notable — la Commission béninoise des droits de l’Homme a signé. La CBDH n’est pas une organisation de la société civile : c’est l’institution nationale des droits de l’homme du Bénin, créée par la loi. Sa signature au bas d’un manifeste porté par Amnesty International change la nature du texte. Ce n’est plus une interpellation venue de l’extérieur ; c’est un document qu’une institution publique a jugé cosignable.
Les cinq priorités, et les demandes législatives derrière
Le manifeste ne se contente pas de thèmes. Chaque priorité porte des demandes normatives nommées :
- 1. Libertés d’expression, d’association et de réunion pacifique. Réviser les dispositions du Code du numérique qui criminalisent les « fausses informations » et modifier celles du Code pénal interdisant les « attroupements non armés ».
- 2. Conditions de détention. Lutter contre la surpopulation carcérale, améliorer l’accès à l’eau et aux soins de santé dans les lieux de privation de liberté.
- 3. Accès à la justice. Libérer les personnes détenues arbitrairement et rétablir la compétence de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples pour les requêtes individuelles.
- 4. Égalité de genre. Augmenter la représentation des femmes aux postes de décision.
- 5. Droits économiques, sociaux et culturels. Indemniser les victimes d’expulsions forcées depuis 2021, garantir l’accès aux soins maternels, et réviser les lois de 2018 et 2022 restreignant le droit de grève.
Deux chiffres accompagnent le volet humanitaire du document : 27 294 personnes déplacées internes et 30 540 réfugiés et demandeurs d’asile recensés au Bénin en novembre 2025.
« L’espace civique rétrécit toujours plus au Bénin », résume Dieudonné Dagbéto, directeur exécutif d’Amnesty International Bénin, qui présente les recommandations du manifeste comme « une feuille de route pour renforcer le respect des droits humains ».
La formule mérite d’être prise au mot. Un texte conçu comme feuille de route reste utilisable après l’échéance électorale qui l’a motivé — ce qui n’est pas le cas d’une simple déclaration de campagne.
Sept mois après : la suite s’est déplacée vers une loi
Le prolongement le plus concret du manifeste ne porte pas sur les cinq priorités elles-mêmes, mais sur un chantier qui les conditionne toutes : la protection légale des personnes qui les portent.
En février 2026, une table ronde réunissant Tournons la Page, ACAT Bénin, Agir Ensemble pour les droits humains et la Coalition des défenseurs des droits humains (CDDH) Bénin a abouti à l’adoption d’une feuille de route en vue d’une loi nationale de protection des défenseurs des droits humains. L’historique du processus a été retracé, les obstacles à l’adoption identifiés, et les participants se sont accordés sur des étapes de plaidoyer.
La CBDH joue un rôle moteur dans ce processus et a relancé le plaidoyer auprès du Parlement. Un webinaire a réuni sur le sujet le professeur Gilles Badet, l’ancienne rapporteuse spéciale africaine Reine Adélaïde Sophie Alapini-Gansou et le commissaire Serge Prince Agbodjan.
L’état d’avancement se lit dans un document tiers : l’aperçu de l’environnement favorable aux OSC publié par Hivos en mars 2026 recommande encore d’« établir un cadre légal protecteur pour les défenseurs des droits humains ». Autrement dit, la loi n’est pas adoptée, le plaidoyer est actif, et la porte d’entrée est identifiée. C’est exactement le profil d’un dossier sur lequel une organisation supplémentaire peut encore peser.
Le contexte qui rend une coalition plus utile qu’avant
Trois évolutions récentes du cadre associatif expliquent pourquoi l’appartenance à un collectif change de valeur en 2026.
La conformité a une date
La loi n° 2025-19 du 22 juillet 2025 impose aux associations existantes de se mettre en conformité sous peine de radiation. L’échéance initiale était fixée à juin 2026 ; le ministère de l’Intérieur et de la Sécurité publique a accordé le 4 mai 2026 un délai supplémentaire de trois mois par communiqué radio-télévisé n° 013-2026, ce qui reporte la limite aux environs de septembre 2026. La date exacte doit être confirmée auprès du ministère avant toute planification.
Un décret conditionne les avantages fiscaux à un accord-cadre
Le décret n° 2025-637 du 8 octobre 2025 fixe les conditions et la procédure de conclusion des accords-cadres entre l’État et les associations, fondations ou ONG. Les organisations signataires d’un tel accord peuvent bénéficier d’exonérations fiscales et douanières. La contrepartie est un processus administratif long et sélectif — et les donateurs privés, particuliers comme entreprises, ne bénéficient toujours d’aucune incitation fiscale.
L’accès aux comptes bancaires s’est resserré
L’application stricte des dispositifs anti-blanchiment a entraîné des fermetures de comptes bancaires d’OSC, compliquant les transferts et fragilisant leur viabilité financière. Le financement du secteur reste très majoritairement étranger, sans dispositif national d’envergure pour bâtir des ressources internes durables — le Fonds de soutien aux initiatives de redevabilité (FoSIR) existe, mais sa portée demeure limitée.
Dans un environnement où la conformité, le financement et l’accès bancaire se resserrent simultanément, la mutualisation cesse d’être un confort. C’est ce qui donne au manifeste de janvier sa seconde vie.
Trois usages opérationnels
1. Traiter la liste comme une cartographie, pas comme un communiqué. Quatorze organisations ont accepté d’engager leur nom sur un texte droits humains en période pré-électorale. C’est un indicateur d’appétence au risque partagé, vérifiable et daté. Un tableau de prise de contact, priorisé par recoupement avec ses propres axes, se construit directement à partir du tableau ci-dessus.
2. Se positionner dans une priorité existante plutôt que d’en ouvrir une. Les cinq priorités constituent un cadre déjà négocié entre quatorze acteurs. Rattacher son propre travail à l’une d’elles — sécurité numérique sous la priorité 1, accès à la justice sous la priorité 3, genre sous la priorité 4 — coûte moins qu’imposer un thème nouveau, et rend le rattachement lisible pour un bailleur.
3. S’appuyer sur un document collectif publié plutôt que sur une position propre. L’article 50 de la loi n° 2025-19 interdit aux associations de prendre des positions politiques. Citer un manifeste cosigné par l’institution nationale des droits de l’homme, avec sa référence et sa date, relève de la documentation. C’est une base de plaidoyer plus solide, et plus sûre, qu’une prise de parole isolée.
Questions fréquentes
Qui sont les 13 organisations signataires aux côtés d’Amnesty International ?
Association des Blogueurs du Bénin ; Association des Jeunes Juristes du Bénin ; AJJuDIP Bénin ; Centre de formation en mécanisme de protection des droits humains ; Coalition des défenseurs des droits humains (CDDH) Bénin ; Commission béninoise des droits de l’Homme ; Human Rights Priority ; Internet Society (ISOC) – Bénin ; Social Watch Bénin ; Union des Scolaires et Étudiants du Bénin ; Union nationale des médias en ligne (UNAMEL) ; Voix et actions citoyennes ; WANEP – Bénin.
Le manifeste est-il encore pertinent après les élections d’avril 2026 ?
Comme appel aux candidats, non. Comme cadre de plaidoyer et comme cartographie d’acteurs, oui : les cinq priorités portent sur des révisions législatives qui restent à l’ordre du jour, et le chantier de la loi de protection des défenseurs, engagé en février 2026, était toujours en cours en mars 2026 selon l’aperçu Hivos.
Une association peut-elle rejoindre cette coalition ?
Le manifeste est un document ponctuel, pas une structure permanente à adhésion. La voie praticable consiste à contacter individuellement les signataires actifs sur son axe de travail, ou à se rapprocher du chantier de la loi sur les défenseurs, qui dispose d’une feuille de route ouverte et d’un pilote institutionnel identifié en la CBDH.
Sources
- Amnesty International, « Bénin : les candidats aux élections doivent s’engager à protéger les droits humains », 8 janvier 2026 — https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2026/01/benin-election-candidates-must-commit-to-protecting-human-rights-amid-shrinking-civic-space/
- Amnesty International, « Bénin : Cinq priorités en matière de protection et de promotion des droits humains », AFR 14/0603/2026 — https://www.amnesty.org/fr/documents/afr14/0603/2026/fr/
- Hivos / EU System for an Enabling Environment, « Aperçu de l’environnement favorable — Bénin, mars 2026 » — https://eusee.hivos.org/assets/2026/04/Second-Benin-snapshot-2026-FRA.pdf
- AFCNDH, « Table ronde pour une loi de protection des défenseurs des droits humains au Bénin » — https://afcndh.org/table-ronde-pour-une-loi-de-protection-des-defenseurs-des-droits-humains-au-benin/
- Loi n° 2025-19 du 22 juillet 2025 relative aux associations et fondations, Secrétariat général du Gouvernement — https://sgg.gouv.bj/doc/loi-2025-19/
- Gouvernement du Bénin, communiqué du 4 mai 2026 sur la mise en conformité des associations — https://www.gouv.bj/article/3498/mise-conformite-nouvelle-associations-benin-gouvernement-accorde-trois-mois-plus/
- Commission béninoise des droits de l’Homme — https://www.cbdh.bj/



